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smala

De la Smala, il ne reste rien ou presque, quelques documents comme autant de possibilités de cette ville nomade conçue pour et dans la guerre contre la colonisation française de l'Algérie au XIXe siècle. Ce sont ces différentes possibilités que nous venons interroger dans chacune des villes où son « architecte » Abd el Kader fut emprisonné.




♦ La ville et la guerre

Ce journal à titre provisoire aurait du être, une restitution, celle du travail mené à Alger pendant les mois de novembre et décembre 2011 dans le cadre du projet Smala ; où, après avoir questionné l'urbanisme militaire, nous nous sommes intéressés, avec le groupe « Echelle Inconnue Alger », à la place et la forme de l'architecture « fawdawi » (illégale et informelle), ainsi qu'à la déclinaison de concepts urbains traditionnels pour dire cette autre réalité d'Alger.

Mais il fallait bien un journal entier pour traiter de la première question tant il nous est apparu clair qu'Alger fut le laboratoire d'une pensée urbaine « guerrière » qui fut réimportée en métropole. Et qu'en somme, d'Alger, nous pouvions relire le travail fait dans les villes de Pau, Marseille et Villeurbanne depuis 2006 dans le cadre du projet fleuve « Smala ».

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♦ LA VILLE NECESSAIRE

Ou l'autre forme du développement urbain d'Alger

Visite du bidonville d'Aïnadja.

Nous avions déjà croisé des tentes, bâches bleues tendues sur "l'espace public" fils de la colonisation. Nous les avions croisées, encore, squats sur les terrasses de la Casbah dont la valeur patrimoniale méconnue est sans doute l'hospitalité. Nous avions approché de nouveau cette ville qui pousse, poussée par ceux qui manquent de place dans la ville existante, ceux qui dorment à tour de rôle dans des lits. Nous découvrions la ville qui bouge, la ville en mouvement. c'est la ville marginale, traitée avec guère plus de précaution que le militaire français du XIXe siècle traitait la périphérie de la Smala : "quelques arabes attirés par les opportunités".
Ici aussi, aujourd'hui, dans la capitale actuelle, on identifie souvent les habitants de ses toits de bâches ou de tôles comme des opportunistes, venus de "l'intérieur". A visiter ces lieux, rencontrer leurs habitants, une tout autre image pourtant, auto-organisation, débrouille et... des gens d'Alger pour la plupart fuyant la pénurie de logement des quartiers comme Bab El Oued ou la Casbah.

"Anomalie" répond l'autorité. La ville, pour beaucoup, nécessaire.

"Nous aussi on a le droit à ALger!" répond à son tour notre guide...






Ici, pourtant, se reconstruit une urbanité aux racines pré-coloniales

♦ QU'EST-CE QU'ESPACE ICI ?

EXPOSITION SMALA/ALGER

Images de l'exposition

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♦ Les algériens à Rouen

Un travail d'un côté et de l'autre de la méditerranée. Après que nous ayons passés deux mois à Alger, Esma, Nouha et Iklyl, trois des algériens rencontrés là-bas nous ont retrouvé à Rouen afin de continuer le travail. De cette semaine, il reste quelques vidéos exposant la relation qu'Esma, Nouha et Sofiane entretiennent avec 5 termes du rapport à l'espace, Khelwi, Hawma, Houma, Horma et Fawdawi. Une autre vidéo raconte la fabrique de la Casbah d'Alger et du bidonville d'Ain Naadja.


la suite des vidéos ici

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♦ le ranch

Nous les avions entrevus depuis le cimetière, de l'autre côté des hautes grilles, juste sous le téléphérique. Notre Stalker, qui tente la conjugaison de la croix du sud et de l'anarchie, nous avait dit connaître quelqu'un qui habitait là bas. - comme partout, il faut connaître quelqu'un pour pénétrer un territoire, la « hôuma ». C'est un rappeur de Saint Eugène qui nous attend à ses côtés dans la ruelle qui longe le cimetière. Des types apostrophent, voient que nous connaissons du monde, rebroussent chemin.

Quel chemin ? Le clandestin par dessus le mur ? Ou les marches ? On opte pour les marches, les transversales nécessaires au piéton d'Alger pour ne pas perdre des kilomètres en serpentant, à l'instar des voitures sur la pente moyenne, en interminables lacets. À mesure de l'ascension, des sacs empilés apparaissent aux yeux essoufflés. Les maisons perdent quelques étages, leur blancheur et une part d'achèvement. Tout ici a poussé ces vingts ou trente dernières années sur le terrain de ce que l'on appelait le Ranch, une ferme.

La végétation comme le reste, pousse ici sans rien demander à personne. L'escalier semble la fendre, en haut il fait place au début d'un chemin de terre surmonté, en vigie d'un nid de branches, de plastiques et de carcasses d'appareils ménagers. Nous l'empruntons et faisons pause sur une corniche, le temps que notre stalker-rappeur fasse un tour en éclaireur. Il revient, nous le suivons. À droite, un mur en pierre sèche soutient la pente. Un peu plus loin sur la gauche un mur auquel on s'accoude, en dessous, c'est sa maison. Il parle peu cependant : « mon grand père s'est installé là en 59, c'est notre terrain, 350 m². Il y a quatre familles ici. On va bientôt déménager dans une cité à 15 kilomètres d'Alger... la location vente ». Et ici, que va-t-il se passer ? « On va détruire notre partie pour reconstruire. La notre, c'est celle là, qui fait l'angle. Chacun se débrouille avec sa partie. Certains vont rester pendant les travaux, les nôtres, les leurs » Il montre les sacs entassés à ses pieds et que nous avions pris, comme ceux que nous avions croisé précédemment, pour des gravats. « Tu vois, là, du sable, des graviers ». On repense à notre essoufflement à gravir les escaliers et à cette partie inaccessible par véhicule. « A dos d'homme, c'est ça ? Oui, c'est ça » Est-il content de déménager ? De quitter le quartier ? Il hausse les épaules, ne sais pas vraiment « c'est l'argent qui commande tu sais ». « Ici, c'est calme, on connaît tout le monde, les flics n'entrent pas »

Nous ne rentrerons pas, ces parents ne sont pas là.

Nous poursuivons. Le chemin, symboliquement se privatise : une porte grillagée ouverte, encadrée de feuilles de palme. Dans l'alignement à flanc de pente, au bout, une cabane de tôle. « Eux, c'est une famille qui aimerait bien être relogée. Ils sont nombreux, n'ont pas d'argent... »

Nous poursuivons, sortons par ce qui fait de nouveau signe de porte et longeons les grilles du cimetière sur lesquelles nous avions buté la dernière fois en montant. À travers, la baie d'Alger. Un peu plus loin sur la droite, surplombant le chemin, une terrasse a été aménagée, protégée du soleil du sud par un auvent, entrelacs de branches, en dessous, les, maintenant habituels, bancs ou tabourets de pierres ou parpaings empilés mais surtout, au centre, un fauteuil de sky. Point de vue sur la baie sautant la grille et ses herses, sorte d'équipement public ou du moins semi-public, destiné à la hôuma. Nouvel espace du khelwi ou du khalwa profane à notre inventaire.

♦ Le ranch. par Nouha.

Nous longeons les hautes grilles du cimetière, côté cathédrale. Un peu plus loin, une maison, fraichement construire, puis une autre, et encore une autre. Sur le toit, deux hommes. Le propriétaire et un ami.

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♦ Sauter le mur

“je veux sauter un mur” elle le dit en sourire d'enfant. Nous aussi. Sauter, s'échapper, franchir, leur laisser la ville. S'extraire, loin de leur « faites attention », leur complot érigé en remplacement de la pensée politique, de la pensée tout court. Atteindre une certaine qualité de vide, loin même des zaouias.

Nous travaillons peut-être depuis trop longtemps sur des hypothèses de la smala écrites par d'autres. Temps, pour nous aujourd'hui d'écrire la notre. Ici, c'est évident. Smala nécessaire. La smala, au delà de la parabole est une posture : laisser la ville aux autres, à leur contrôle et urbanisme chaotique faisant pousser à 15 km de toute école des cités carcérales sorties de nulle part comme des poings absurdes répondant à l'enjeu du construire vite et bien ; de la ville nouvelle pour désengorger la ville vieille et la laisser à la patrimonialisation internationale ; de la surveillance vidéo et du contrôle, enracinés dans les cicatrices des victimes pour s'exercer sur elles-mêmes.

Smala, telle que nous l'inventons ici ou la pensons nécessaire est une posture. Franchir le mur. Pas une prise de pouvoir, mais au contraire le laisser. Des souverainetés individuelles franchissant le mur par paquet. Comme déjà cela se fait par la drogue, le fric, le cimetière, l'alcool ou la prière.

« depuis combien de temps êtes-vous ici ? Deux mois ? Alors vous n'avez rien vu ». Quelques copains, amis, frères peut-être :notre zmala et nous rejoignons peu à peu leur consternation.

Pas de printemps ici...

khelwi transgressif !

La ville quittant la ville. La ville moins la ville, se soustrayant.

Voilà, smala ici. Le pas de côté, l'aventure inentendable du mur, barbelés et tessons de bouteilles franchis. Cette smala relit même les salauds. Ne se bat pas contre le mur mais le contourne le saute en jeu enfantin et souverain.

Ni un groupe, ni une association, un nous multiple et diffus. Puisque comme le dit Hakim Bey : « Tôt ou tard, la découverte de son être propre métamorphose l’individu en brigand. »

♦ Boumerdes !

Deux étudiants nous emmènent sur les hauteurs de Boumerdes. Juste au dessus des chalets, algécos, ou logements précaires pour les sinistrés du tremblement de terre. Juste au dessus, un bidonville. Ni l'un, ni l'autre n'y sont allés auparavant. Nous garons la voiture. De curieux en curieux, nous sommes guidés à l'intérieur. Monsieur Kanoun nous trouve là, sur le chemin, conversant avec Ali, l'ami du premier monsieur rencontré. Il parle français, et nous invite à le suivre. Nous traversons le petit oued et grimpons vers sa maison.

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♦ Alger comme un livre écrit, d'une encre qui s'efface, lorsque les yeux courent.


"Pourquoi faire ce projet ici?", nous demande un quinquagénaire, "fracassé" par son histoire, trop lourde autant que volée. "Pourquoi des français viennent en Algérie ?". Comme si toutes les réponses étaient contenues dans cette impossible histoire partie en fumée. Comme si il n'y avait de réponse que celle coloniale, s'attrister ou se moquer de ce que l'Algérie est devenue ou agir, par les maints outils de la coopération.
Ni l'un, ni l'autre. Difficile pourtant d’apparaître comme neutre, lorsque notre commune histoire empile massacres et mensonges.

Alger, ou ce livre à l'histoire confisqué. A l'histoire qui s'écrit toujours au singulier, par un ou deux hommes qui vérifient sa conformité auprès des autorités religieuses et politiques. A l'histoire qui, telle une encre qui ne résiste au temps, se dissout dans les rues, les arcades, les barrages de police, l'attente... A l'histoire qu'il reste à écrire ensemble encore, celle qui ne pourra plus nous dissocier, nous opposer, mais qui nous mettra côte à côte, dénonçant d'un même doigt, nos ennemis communs.

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♦ Cimetière de Saint Eugène. Derrière Bab El Oued en longeant la mer.

Nous lui avions présenté le travail, il en avait sourit. Lui avions demandé s'il connaissait des lieux, réappropriations temporaires ou nomades de l'espace public, des lieux que l'on utilise quand on a rien d'autre à faire qu'attendre ou essayer de vivre à Alger. Il avait répondu « squats », lieux où l'on s'échappe, prend le maquis parfois. Il nous emmène au « cimetière mort ».

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♦ Quelle forme urbaine prend l'exode

L'étranger de l'intérieur.

C'est la figure centrale du “problème” urbain, le noeud. Désincarné en analyses lointaines ou proches, idéologisées au sens ou Barthes entend l'idéologie « le moment où la conscience disparaît ». C'est l'autre au pluriel, le « ils » dont il faut se méfier, dont on vous donne les clefs plus ou moins grosses pour l'approcher. « ils » vient d'ailleurs, transforme Alger en Sahara, réagit de manière imprévisible. « ils » est l'habitant du bidonville, le squatteur de toit de la casbah. Celui qui plusieurs fois revend son appartement offert par l'état pour sans cesse retourner dans son bidonville, sa baraque. « ils » vit là mais possède une grosse voiture.

« ils » est l'étranger réel ou fantasmé de l'intérieur.

La smala, selon Etienne encore est la forme urbaine de l'exode. Ici, la forme urbaine de l'exode est le bidonville, le squat.

Si on découpe le phénomène en ligne de temps, on aurait un premier exode post-révolution, un autre sécuritaire de gens fuyant les horreurs de la décennie noire et enfin le flou d'un exode opportuniste.

Ces étrangers de l'intérieur, le flou concernant leurs lieux, aussi vite évacué que l'est la périphérie de la smala résumée en quelques lignes « des arabes profitant des opportunités offertes par la capitale mobile ».

Le non représenté.

♦ barbelé, la ville hérissée contre le corps des hommes

Les années passent. Restent les barbelés.

Quand L'américain Joseph Farewell Glidden déposa le brevet du fil de fer barbelé le 24 novembre 1874, devinait-il que celui-ci resterait en certains lieux de la planète tendu en travers des mémoires et de l'histoire. Qu'en partie, ce fil hérissé dessinerai, au delà des plaines américaines offertes au parcellaire des propriétaires, les villes mêmes, qu'il uniformiserait par leur contrôle, hommes et bêtes ?

Alger, dans son histoire, peut aussi se lire en tirant se fil de fer du contrôle de l'espace : du barbelé tendu par l'occupant français aux herses des actuels barrages de police.

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♦ Conférence à l'EPAU

Je parle. Assis derrière un micro sous le portrait de Bouteflika, je parle. Parle d'un point de départ disparu, planté dans une histoire qui n'est pas la notre - quoique, peut-être avons-nous quelques bourreaux en communs. Je parle d'une capitale d'ici, détruite par l'armée française prétendument en notre nom, et de la manière dont nous avons utilisé son histoire pour interroger la notre dans les villes où fut incarcéré Abd el Kader.

Je parle et cherche des yeux quelques autres auxquels m'accrocher. Je demande si cela résonne ici. Si cette histoire peut interroger à plusieurs kilomètres et années de distance, la capitale d'ici et aujourd'hui. Je soumets deux fils à tirer, tendre et peut-être suivre : Lire Alger par le conflit, par les gestes urbains de contrôle que les colonisateurs ont initié et la possibilité d'interroger cette architecture légère et mobile faite de tentes et de bâches que la nécessité fait pousser en travers d'Alger.

Je soumets et demande face au silence des étudiants architectes.

C'est la fin, une étudiante s'approche « si nous sommes assez nombreux, vous nous proposez de faire un travail avec vous ? » « oui »

Elle revient plus tard avec une liste d'e-mail d'étudiants volontaires : un groupe !

♦ La piscine de la Smala

EPAU 10h, dernière cigarette à la porte de la salle de conférence où nous allons présenter du travail réalisé en France autour de Smala. Nous venons expliquer la raison de notre venue, l'étrange jeu de pelote basque qui nous amène ici écouter si Smala rebondit.

Un prof traverse la pelouse et nous aborde : « ah ! C'est vous Smala ? C'est dingue, j'ai bossé dessus en 75 ! c'était avec une équipe pluridisciplinaire italienne financée par une entreprise pétrolière. Il y avait des photographes, des archis... on y a passé 15 jours à faire des relevés.

Les deux méninges d'Echelle Inconnue à part mais à l'unisson : « dingue ! Il reste des vestiges de la ville de tente ?! »

« et puis je les ai laissés, j'avais d'autres choses à faire. Je ne sais pas à quoi le projet a aboutit. C'était novateur, une équipe pluridisciplinaire et l'idée de réhabiliter et équiper (déjà à l'époque!) l'ensemble en énergie solaire !

Echelle inconnue en monologue intérieur fois deux et toujours à l'unisson : « incroyable ! La smala existe toujours et a été réhabilitée ! »

Le prof : « et d'ailleurs, vous savez peut-être, vous, il y a toujours une piscine à la Smala ? »

Deux cerveaux d'Echelle Inconnue se bloquent et déroulent à rebours : « Une ville de tente, entièrement restaurée, alimentée par des panneaux solaires (les images de tentes autonomes en énergie de l'armée américaine se superposent) avec au milieu une piscine, immense, mobile aussi, gonflable sans doute... » Soudain dans les cerveaux la piscine crève, l'eau se répand et emporte tout, tentes, panneaux solaires dégageant le terrain où se reconstruisent des murs.

La Smala de l'émir Abd el Kader est un village !

Il confirme : « au bout d'une impasse, un village qui tire sans doute son nom d'une station de la capitale mobile.

Nous irons ensemble.

♦ Attendre

“L’Algérie n'a pas bougé, parce que personne ne bouge, endormie, enroulée dans un temps asthmatique, allergique aux poussières des ambitions collectives » écrit Chawki Amari dans El Watan du 12 novembre.

Ici depuis quinze jour, à prendre la température comme on nous l'a conseillé, à attendre que la ville se fasse sentir. Quinze jours, plutôt onze et la torpeur est devenue palpable, en nous, même. Elle nous imbibe, remonte par capillarité jusqu'aux épaules pour y peser. Torpeur ? Lenteur ? Attente ! Même le grouillement diurne dans les rues de la ville, « le rachi » semble n'être qu'une autre manière d'être immobile ou d'attendre.

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Smala / cycle urbanismes combattants
atelier cartographique de campagne


stany cambot / échelle inconnue
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