14h, c'est l'horaire. C'est la fête des enfants, sous le regard de leurs parents assis sous les arbres. Ils courent entre les stands et ateliers où leur sont proposés maquillage, dessin, jeux divers, avec un thème pour cette année : l'environnement. Sujet large et élastique au vu du nombre d'entre eux maquillés en spiderman.

Léger doute sur notre présence ici.

Vite soulevé : l'homme du PRU s'approche de nous :
« Qu'est ce que vous faites ici ? »
On est le groupe Echelle Inconnue, on présente le travail qui commence ici.
« Ah oui j'ai entendu parler de vous. »
Vous connaissez notre travail ?
Rotation de la tête, son regard fixe ailleurs.
«Ah oui j'ai entendu parler de vous.»
Il s'éloigne déjà. Fin de la conversation.

On entre dans la tente. Tout est en place, de grandes images de la prise de la Smala, des prisonniers au fort Lamalgue, deux plans que tout oppose, une table avec les correspondances échangées par les prisonniers du fort Lamalgue.



D'abord un premier groupe, à eux quatre ils n'ont pas mon âge :
« C'est quoi votre stand ? »
Une exposition du travail que nous commençons à La Seyne-sur-mer, sur Abd el Kader, vous le connaissez ?
« ... »
Nous leur racontons l'émir, la guerre contre les français, le désert et la Smala qui s'y déplace, la reddition, la promesse, l'exil, l'emprisonnement au fort Lamalgue et les lettres. Ils fouillent les lettres. « Pourquoi c'est de l'arabe ? Moi je sais lire l'arabe, mais là c'est à l'envers » (la lettre est écrite tête-bêche)
« Et vous, vous savez lire l'arabe, monsieur ? »

Et non, je ne sais pas...

Dehors une voix juste derrière la toile de la tente lance « Allah Akbar » et recommence. Les yeux s'arrondissent, cherchent d'où vient la voix et l'effet de surprise fait rire.

Plus tard ils reviendront, tous les quatre, accompagnés d'autres curieux nous demander de « faire marcher la machine à faire Allah Akbar ».
La machine à faire Allah Akbar ??
Ils nous montrent le coin de la tente ou ils l'imaginent cachée dans la toile.

Dans la journée, d'autres enfants défileront par petit groupe, pour la plupart Abd el Kader leur est inconnu : « Abd el Kader, lequel ? J'en connais plein! ». L'école républicaine n'est pas très prolixe sur l'histoire de la colonisation.

A chaque âge ses questions. Des plus grands, découvrant que fort Lamalgue fut une prison nous demanderont, sur le ton des affranchis du collège « il a pris combien ? »

Devant l'entrée de la tente, les deux grandes images : Abd el Kader, le roi et la Marianne républicaine se font face, entre eux, pivot épistolaire, les militaires, qui traduisent, interprètent, analysent, relaient, filtrent les correspondances.

Est-ce la barbe de l'émir sur cette image ? Un moment, c'est un mouvement qui se déclenche, tour à tour les groupes d'enfants arrivent avec une nouvelle question « pourquoi vous faites un stand sur Ben Laden ? Et est-il vraiment mort ? » Question à laquelle certains répondent eux-mêmes « il fait croire à sa mort pour rester caché ».
Peut-être un effet pernicieux de la machine à Allah Akbar ? Mais faut il leur parler maintenant de l'Abd el Kader djihadiste ?

Elle écrit sur le blog de Berthe dont elle est une nouvelle habitante et nouvelle journaliste «citoyenne» (fructidor encore?) A l'école, elle a appris une chanson sur Abd el Kader : « Abd el Kader dans le désert, Abd el Kader sur son dromadaire (...) » qui aurait glissée des militaires du siècle précédent jusqu'aux cours d'école. Ça ne l'étonnerait pas, les chansons d'adultes finissent toujours dans les cours d'école : « Vous saviez qu'au clair de la lune et gentil coquelicot étaient des chansons grivoises avant d'être des comptines ? »

Ah non, ça, je ne le savais pas non plus

Les enfants entrent dans la tente, les adultes risquent un regard par la porte de toile - « Entrez donc » - et nous questionnent sur les lettres, transcriptions des correspondances, en particulier celles en arabe qu'ils emporteront pour la donner à un proche qui lit l'arabe « ma femme, mon père, mon mari » car « je le lis mais pas les voyelles. »

Certains nous questionnent sur le travail en cours, ceux avec qui nous le menons. Nous leur racontons la tentative pour relire cette correspondance avec les chibanis du foyer API dont une partie de la vie s'est tissée dans des échanges de lettres ou de cassettes avec leur famille restée au pays.

17h. C'est la fin des ateliers, le concert commence, hip hop puis spectacle de danse. Nous démontons la tente entre les groupes de danseuses qui s'échauffent et répètent une dernière fois quelques pas pendant que les enfants jouent entre les toiles de la tente.