Le rendez-vous est à la grande poste. La fièvre aide curieusement à l'immersion. La perception troublée donne à Alger des allures familières. Ils arrivent à deux, droit sortis du métro inauguré hier et qu'ils viennent d'étrenner. « Bellecourt / la grande poste : 3 minutes ! » Le projet de métro avait été abandonné par les français en raison de sa complexité et de son coût liés à la nature du terrain : des tonnes de remblais sur lesquels furent plantés les quartiers haussmanniens. Geste politique ? Revanche ? Fierté nationale ? Tout à la fois, un peu, sans doute.

Une terrasse de café, on s'attable, on discute. Puis, « il faut nous emmener manger quelque part ». Pour aller chercher la voiture restée à Bellecourt, j’étrenne à mon tour le métro. Dans la rame il demande : « tu aimes le chaâbi ? » « oui »

Arrêt Bellecourt. L'escalator débouche sur un terrain vague longeant un mur hérissé de fil barbelé. « c'est la caserne de police ». Sur le chemin, « salam », « salam » à tout le monde, aux flics en faction comme aux types qui tiennent les murs. On continue longeant le mur. « c'est toujours la caserne ? » « non, c'est le lycée »

Au bout de la rue, une place entourée de grillage, du monde, un banc et un mouton attaché ; à notre droite, le mur s'ouvre et nous laisse entrer sur un terrain vague. A l'entrée, trois type avachis au pied d'une cabane. « salam » « labes ? » C'est le parking. Un privé loue le terrain à la mairie. Les trois types travaillent pour lui et montent la garde.

La télécommande allume les warning. Les portières s'ouvrent puis se referment sur ce qui sera pour le reste de la nuit notre lanterne magique, notre camera oscura, notre visionneuse de la pellicule Alger. Nous roulons sur l'allée chaotique pour déboucher sur la rue. En face, sur le trottoir, une grande cabane ou plutôt une tente de bâche bleue. Il la montre du doigt et dit en riant « carwash ! ». C'est l'esprit d'entreprise. Un type à commencé ici avec un simple jet d'eau à proposer ses services de nettoyage de voiture. Puis, comme ça a marché, il a investit : un karcher et maintenant ce presque bâtiment, cette tente bleue. Loue-t-il lui aussi le terrain ? Non et il n'est pas le seul. Nous tournons dans les petites rues, des étals de planches bordent les maisons, des ballots de paille attendent.

« tu veux voir un combat de mouton ? »

marche arrière/frein à main. On se place dans l'axe, une ruelle et dans la découpe de la vitre l'apparition : deux paires de cornes enroulées percent l'obscurité, deux énormes béliers tenus en laisse par de jeunes hommes. Le combat commencera dans quelques minutes. Il y aura des cris et des paris.

« un mouton de combat peut atteindre jusqu'à 6000 euros ! »

Le frein à main cède. Nous repartons. Vite. Très vite

J'aime le chaâbi, alors quelques rues plus loin, double file, frein à main à nouveau pour sauter dans une boutique et acheter un disque avant de repartir, vite, la musique d'Amar Ezzahi à fond, bande originale de l'immense travelling que venons d'entamer. Le ruban de façades et d'angles de rues se déroule dans le cadre de la vitre passager

Il désigne, à droite puis, à gauche : « jardin d'essais, lieu de tournage du premier Tarzan », « la mosquée du quartier », « l'autre », « l'autre encore ».

Nous redescendons comme au grand huit, nous embarquons sur la voie rapide qui longe le port.

Fièvre, lunettes, pare brise. Les feux de signalisations, les réverbères, les phares font des étoiles qui filent en trait à l'extérieur du champs de vision. Un panneau lumineux fait de la pub pour l'opérateur Nedjma. Le rouge publicitaire à avalé celui de Kateb Yacine. La file de droite est condamnée par la longue file de camions porte-containers qui attend l'entrée au port.

On roule vite et ne ralentissons qu'aux barrages de police éteignant les phares et allumant le plafonnier conjointement ou non, suivant l'humeur ou suivant un code obscur qui m'échappe. Un petit merci de la main pour nous avoir laissé passer.

Retour au point de départ. Nous sommes maintenant quatre et parlons fort pour que les mots passent au dessus du chaâbi. Nous montons sur les hauteurs. Lesquelles ? Du mal à le dire.

Sur les côtés, ça défile et ils désignent à deux désormais. « là, l'ambassade des états unis », « là, le palais présidentiel », « ici, l’hôtel Saint Georges... Churchil ! Il faut le voir ! ». Nous nous présentons au portail, un type en uniforme fait une sorte de révérence nous invitant à approcher davantage. Il ouvre le capot alors que son collègue inspecte le coffre. Notre voiture s'engage alors dans le complexe et serpente sous les voûtes de stuc ciselé. Les fenêtres de la portière cadrent trop bas alors nous tordons le cou pour admirer les façades. Le prix d'une nuit ? 400 euros. Il faut regarder l'intérieur ! Coup d’oeil par la vitre de la portière pour observer le chic saoudien de la décoration.

Dernière voûte, la voiture re-débouche sur la rue et reprend de la vitesse. L'échoppe qui sert des brochettes à la porte des abattoirs est fermée. De rond points en bretelles, on opère une boucle pour atterrir le long de la pente conduisant à un tunnel. Là, une rangée de restos dont la structure entière semble reposée sur les seuls barbecues. Nous entrons. Le spectre lumineux passe de l'ocre au blanc. La fièvre fait scintiller l'éclairage trop fort. Nous mangeons puis redémarrons.

« Maintenant il faut manger des glaces au bord de la plage ! ».

échangeurs, voies rapides, poursuite du travelling.

Occasion de vérifier l'extension urbaine dans une périphérie qui semble s'établir sur un ruban de Moebus. Par les vitres latérales il faut saisir encore fugitivement avant que le montant de la porte ai avalé la vue.

« Ici, Hydra, le quartier le plus chic et cher d'Alger... plus loin un programme d'état de logement en accession à la propriété. Tu fournis la somme pour les frais de dossier, tu paies ton loyer pendant vingt ans et le logement est à toi... Ici un programme de logement offert par l'Arabie Saoudite. Il y a tout dedans, commerce, école, mosquée... Plus loin, à gauche le terrain du futur disney land »

Le doigt s'agite à la périphérie du champs de vision et désigne encore des cubes surgissant du vide dans la lumière orange du sodium.

« Ici ce sont des Libanais qui ont investit dans un programme de logement... Là, la nouvelle université ».

Le conducteur dit : « moi, j'adore Bouteflikha. Tout ça c'est lui, la plus grande infrastructure routière d'Afrique » Pour l'instant le grand huit ne fait qu'augmenter mon étourdissement et le pousse à la porte de la nausée. Plus que serpenter, on semble, depuis le début, progresser par séries de boucles de diamètres différents qui retournent le panoramique sur lui-même.

Le disque de chaâbi a fait le tour et reprend, lui aussi, en boucle sur une variation de « besame mucho » suivie de ce qui fut connu en France sous le titre « le temps des cathédrales » rendu célèbre par la comédie musicale super production éponyme. « C'est à nous cette musique là. Avant la comédie musicale, cet air appartenait déjà à notre patrimoine ». Défilent les ministères pointés du doigt, le terrain vague d'un futur complexe immobilier construit par les émirats.

Cité balnéaire, ralentissement, frein à main. Les glaces sont bonnes. Derrière nous un Palestinien, venu en famille, sort de son coffre des portraits de Yasser Arrafat pour les vendre peut-être. « c'est un de ceux appelés ici dans les années soixante ».

Portières / démarreur : Nous poussons jusqu'au port, complexe dessiné par Pouillon, reprise ou pastiche d'architecture locale, un copier/coller aux airs, par endroit, de Venise. Des hommes pêchent sur la grève.

Au retour le chaâbi fera place à un film diffusé sur téléphone portable.

Le doigt, la fenêtre de droite. « Ici, l'appartement du président. Il habite dans un F3 depuis toujours ! Là, habitait sa mère. »

Nous nous arrêterons au pied de la mosquée des chrétiens en cours de réhabilitation ; rapide coup d'oeil avant de nous jeter dans nos chambres d’hôtel.

/Noir/